Qui sont les économistes hétérodoxes et quelle place ont-ils ? Lordon répond
Publié le 8 Mai 2026
Pour les non-initiés le terme "économistes hétérodoxes" regroupe les économistes qui ne sont pas dans la ligne mondiale de l'économie libérale. Les autres, ceux ayant la bénédiction de tous les médias, gouvernements et "gens intelligents" qui mettent l'Europe dans l'austérité toujours plus renforcée, ceux qu'on entend et qui sont libres d'agir sont les "économistes orthodoxes".
Pour la première fois, il s’est organisé, et c’est un événement ! Il s’est organisé sur deux plans. D’abord dans le registre de l’intervention dans le débat public de politique économique : ce sont les Économistes Atterrés.
Sans doute y avait-il des économistes critiques prenant part au débat public, isolément ou dans des organisations comme Attac ou la Fondation Copernic, mais c’est la première fois qu’un groupe se constitue ès qualités d’économistes, et c’est aussi pour nous une manière de dire que la profession, très justement mise en cause pour ses incroyables carences, quand ce ne sont pas ses compromissions de toutes sortes, n’est pas entièrement vérolée.
Ensuite, les économistes de gauche se sont aussi organisés académiquement en créant l’AFEP (Association française d’économie politique), très délibérément démarquée de l’officielle AFSE (Association française de science économique) – où l’on retrouve au passage que les différentes manières de nommer une discipline ne sont rien moins que neutres. Plus encore que les Atterrés, l’AFEP signale, dans le registre le plus légitimateur, celui de la théorie économique, que la « communauté » des économistes n’est pas une. Elle indique également qu’il y a un lien entre les options intellectuelles dominantes dans le champ des économistes et la catastrophe générale qui se déroule sous nos yeux.
Elle dénonce l’effarant manque de pluralisme d’un univers « scientifique », pourtant en tant que tel réputé ouvert au débat intercritique. Je sais bien que ces choses peuvent sembler des considérations de boutique, bien faites pour n’intéresser que les insiders du champ, et en même temps, il faut bien voir quelles en sont les conséquences très concrètes – et très dévastatrices – à l’extérieur : la science économique dominante a considérablement contribué à faire la finance contemporaine et les marchés financiers, c’est elle encore qui informe les politiques économiques d’austérité ; son rôle dans le désastre historique est accablant.
L’acharnement avec lequel les économistes orthodoxes ont entrepris d’éradiquer
car c’est vraiment en ces termes qu’il faut dire les choses, toute différence hétérodoxe et toute pensée critique est très impressionnant. Ce sont des affaires tout à fait concrètes, très mesquines vues du dehors, de sombres petites histoires de postes, de bourses de thèse, de colloques et de revues.
Mais il faut savoir par exemple qu’il ne « passe » plus un seul hétérodoxe à l’agrégation de science économique, qu’il n’y a plus une seule promotion au grade de directeur de recherche pour les hétérodoxes au CNRS, et que, même après la crise, cette politique d’éradication continue de plus belle.
Évidemment, ces seuls faits suffisent à organiser la disparition de l’hétérodoxie par pure et simple attrition démographique : plus personne habilitée à encadrer des thésards égale disparition des thésards ! Les conditions d’entrée dans les institutions académiques sont si atrocement adverses pour de jeunes docteurs hétérodoxes qu’il faut des saints – ou bien des fous – pour envisager de s’y lancer.
Or, il faut rapporter tout ceci à ce verdict intellectuel qui va paraître invraisemblable de prétention et que je n’hésiterai pourtant pas un instant à prononcer : la pensée hétérodoxe a eu tout juste et les économistes orthodoxes tout faux ! Et bon courage à ceux qui continuent de croire que la science (économique en tout cas) est un univers de purs esprits.
C’est là qu’on voit l’autonomie relative et la clôture sur soi du champ, normalement à compter parmi ses bonnes propriétés, se retourner contre lui : le choc énorme de la crise n’y a produit presque aucun effet. Et nous n’avons même pas la reine d’Angleterre ! Elle, au moins, s’est majestueusement étonnée que, parmi tout ce que le Royaume compte de distingués économistes, il ne s’en soit pas trouvé un ayant pignon sur rue (leurs hétérodoxes à eux, comme les nôtres, vivent dans des caves) pour voir venir le coup et avertir du séisme. Et les économistes de la Royale Académie y ont bien été forcés de répondre. On ne peut pas dire qu’il en soit sorti grand-chose, mais, au moins, ils ont dû s’expliquer un peu. En France, rien, Nada ! Les mêmes continuent de tenir colloque, de ne rien changer à leurs petits modèles, et la chasse à courre à l’hétérodoxe continue d’aller bon train.
On me dira que j’exagère un peu en soutenant qu’il ne se passe « rien », et ce ne sera pas complètement inexact : j’ai auparavant dans vos colonnes même envisagées le renversement de l’hégémonie de la théorie néoclassique et son remplacement par le paradigme de la neuroéconomie comportementale. On aurait pourtant tort de croire qu’on gagnerait au change, intellectuellement ou politiquement… Et comme il m’est impossible d’expliquer en détail ici pourquoi, je me contente d’une super ellipse en invitant les gens à découvrir le Allianz Global Investors Center for Behavioural Finance : ils y verront les plus fameux neuro-économistes déjà maqués avec l’un des plus importants investisseurs institutionnels de la planète, et ils devraient donc par anticipation savoir à quoi s’en tenir : oui, les anciens orthodoxes ont collaboré avec la finance qui a fini par s’en écrouler, mais les nouveaux n’ont rien de plus pressé que de prendre leur place !
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